Des freins à la diffusion de l’IE et de la veille

Comme, j’imagine, une bonne part des consultants intéressés au développement des différentes disciplines liées à l’Intelligence Économique, je m’interroge régulièrement sur les freins qui empêchent l’essor de ces bonnes pratiques chez les entreprises françaises, et plus particulièrement parmi les plus petites d’entre elles. Les TPE et PME sont en effet les structures les plus éloignées de l’IE et ce sont pourtant celles qui pourraient en tirer les plus grands bénéfices.

complexite lexicaleComme je l’ai déjà écrit dans l’article Communiquer l’intérêt de l’intelligence économique, et comme les contributeurs du blog IE Etudiants le suggèrent ici, la nomenclature utilisée n’y est sans doute pas étrangère. Poussés par la volonté de justifier leur existence et la pertinence de leurs travaux, les pionniers français de l’IE ont créé de toute pièce un lexique « ésotechnique » propre à rebuter la plupart des dirigeants de TPE et PME. Les principales caractéristiques de ces derniers sont en effet plus généralement le pragmatisme et la gestion au jour le jour que la rêverie et l’auto-analyse intellectualisante.
Abandonner le terme d’IE, en même temps que la cohorte d’acronymes et de périphrases sibyllines qui l’accompagnent, est effectivement tentant.

Une terminologie inadéquate, mais qui a le mérite d’exister

Avant de faire le deuil du champs lexical de l’IE, il conviendrait toutefois de mettre en balance les méfaits avérés de la terminologie (incompréhension du grand public, image prétentieuse des professionnels, difficultés à expliquer simplement les méthodes et les objectifs…) et les bienfaits de l’utilisation systématique d’un vocable ad hoc (unification des discours, diffusion du concept auprès des entreprises, normalisation des méthodes…).

Voulons-nous réellement repartir de zéro en choisissant de nouveaux éléments de langage et en les répétant consciencieusement en évitant tout rapprochement avec les mots (maux ?) de l’IE ?

En y réfléchissant bien, cela ne semble si souhaitable, ni même faisable.
Il nous incombe donc de faire au mieux, avec ce que nous avons.

Ce que nous avons, comme le suggère Jérôme Bondu sur le toujours pertinent site de la société Inter-ligere, ce sont des entreprises globalement peu susceptibles d’adopter volontairement certains comportements inhérents à l’IE.
De façon assez paradoxale, les entrepreneurs français semblent être éminemment conscients Harpagon ou le refus de partager ses informationsde la valeur et de l’importance de l’information. C’est la nature de cette valeur, et la façon de la réaliser au profit de leur organisation, qui semblent leur échapper. A la manière d’Harpagons informationnels, ils auraient, selon mes propres observations et les discussions que j’ai pu avoir sur ce sujet avec différentes catégories de professionnels, tendance à accaparer les données, à les conserver et à les cacher comme des richesses qu’ils seraient les seuls à pouvoir apprécier.
En agissant ainsi, ils oublient le postulat de base de l’IE, à savoir que les informations doivent servir à prendre des décisions éclairées, et qu’elles n’ont aucune valeur intrinsèque.
C’est en les partageant avec leurs collaborateurs, en collectant leurs réactions, observations et suggestions que le dirigeant est susceptible de faire émerger les idées qui lui permettront de décider d’une action stratégique, c’est à dire une action qui conférera un avantage concurrentiel à son entreprise.

Mettre en avant les penchants naturels au partage d’informations

A la lecture de l’article de Jérôme Bondu, on ne peut que conclure que la première et principale mission des consultants en intelligence économique, ou comme moi en veille stratégique, est bien d’œuvrer à cette prise de conscience collective : c’est en partageant une information et en l’enrichissant des contributions des collaborateurs impliqués à différents niveaux de l’entreprise qu’on valorise les résultats d’une veille stratégique.
Et  c’est en prenant une décision s’appuyant sur des données ainsi obtenues qu’on fait de l’intelligence économique.

Pour les dirigeants les plus réfractaires, culturellement ou technologiquement, aux principes de l’IE, une bonne solution peut être de trouver dans leur histoire récente un exemple de décision prise grâce à un processus analogue à l’IE, sans pour autant que les acteurs n’en aient eu conscience : amélioration d’un process suite à des difficultés rencontrées par un groupe, mais pour lesquelles un individu a trouvé et partagé une parade satisfaisante ; identification de nouveaux concurrents directs ou indirects suite à des échanges inter-hiérarchiques ou inter-services informels…

En s’appuyant sur ces réussites dues au travail collaboratif, il est ensuite plus facile de démontrer la pertinence d’un système organisant et conservant ces échanges informels et encourageant les avancées qu’ils permettent.
En jouant machiavéliquement sur la volonté de contrôle de certains dirigeants, il pourrait même être possible de les convaincre que laisser l’information circuler librement dans un cadre contrôlé par l’entreprise est le meilleur moyen pour le dirigeant de maîtriser réellement l’ensemble des échanges qui le concernent et l’intéressent !
Le consultant pourrait cependant dans un tel cas perdre en éthique ce qu’il n’est pas certain de gagner en efficacité…

« Quand l’IE… » plutôt que« Si l’IE… »

Il me paraît donc plus sage de tabler sur des faits concrets, qui tendent tous à faire du développement des pratiques de l’IE une tendance inexorable :
– la démographie et le renouvellement des dirigeants ;
– la dématérialisation des échanges ;
– le développement de l’économie de la fonctionnalité (vente d’usages plutôt que de produits) et des nouvelles formes de concurrence qui en découleront ;
– la diffusion plus large des compétences basiques de collecte / diffusion des informations (moteurs de recherche, réseaux sociaux…).

Ces réalités m’amènent à considérer que les entreprises françaises adopteront inéluctablement les pratiques de l’IE.
La véritable question est quand ?
A temps pour conserver / reconquérir leurs positions sur leurs marchés domestiques ? A l’international ?
A temps pour que les consultants comme moi puissent effectivement faire bénéficier le plus grand nombre de leurs compétences et expertises ?

La seule chose certaine à cette échéance est que l’intelligence économique aura disparu en tant que concept. Lorsque la veille sera par exemple devenue un élément intrinsèque au principe de l’entrepreneuriat, au même titre que les services informatiques ou la gestion des ressources humaines, il n’y aura plus lieu de la loger au sein d’une discipline élitiste et opaque comme l’IE.

Elle fera partie, comme les bonnes pratiques de la sécurisation du patrimoine informationnel et de l’influence, du business as usual.

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À propos Christophe Doré
Consultant et formateur en veille stratégique et communication écrite, j'accompagne les entreprises, associations et collectivités dans la résolution de leurs problématiques d'émission et de réception d'informations : rédaction, recherche, analyse, diffusion de données utiles à leur fonctionnement.

3 Responses to Des freins à la diffusion de l’IE et de la veille

  1. Bonjour Christophe, toujours un plaisir de lire tes articles ici. Et cela me remet en mémoire des situations vécues très semblables. Je crois qu’il y a aussi des points qui bloquent.

    * les croyances sur ce qu’est un « bon professionnel », ou « un bon dirigeant ». Ce bon professionnel ne douterait pas ou peu. Il donne des consignes et un cap invariables. Alors que la complexité des situations, de l’information imposent une posture « Et si…? ». Une vraie révolution de culture. « Mon boss est infernal…il change de point de vue toutes les semaines. Impossible de travailler dans ces conditions ». C’est à dire qu’il faudrait plutôt travailler autrement. Et oui…peut-être que sans ce boss l’entreprise serait en péril !
    * une vision encore très industrielle de l’information, évaluée sous l’angle de la matière, du stock. Si je partage je n’ai plus. On le sait bien ce n’est pas l’accumulation qui créer la valeur (sauf cas précis type BI…). In fine c’est bien la perception sensible, la vue créative qui valorise.

    D’ailleurs je me demande si le big data ne vient pas encore complexifier ces positionnements de chacun dans son poste. Au plaisir. Denys.

    • Bonjour Denys et merci pour ce commentaire.
      Ta remarque concernant ce que serait / devrait être un « bon professionnel » est tout à fait juste. Je l’étendrais même à l’entreprise dans son ensemble. Mais être réactif et capable de s’adapter n’implique pas forcément de changer d’avis régulièrement. Certains aspects peuvent perdurer suffisamment longtemps pour faire office de points de repère à l’ensemble d’une structure. Les objectifs d’un dirigeant, correctement définis et formulés, en sont un exemple.
      Ensuite, les moyens à mettre en œuvre pour atteindre ces objectifs peuvent effectivement évoluer rapidement pour s’adapter à l’environnement révélé par les flux d’informations. Ces évolutions et changements rapides peuvent déstabiliser les collaborateurs, principalement si les tenants et aboutissants des ajustements ne leur sont ni présentés ni expliqués.

      Concernant la gestion de l’information comme d’une ressource physique, je partage là encore ton opinion. Et il est bien évident que mon invitation à partager l’information pour la valoriser s’applique aux informations qui précèdent la prise de décision opérationnelle, pas à celles qui en découlent (business intelligence). Mais par souci de clarté, j’ai préféré ne pas faire le distinguo dans cet article !

      Enfin, pour faire écho à ton interrogation concernant le big data, j’estime pour ma part que l’on confonds à l’heure actuelle, et une fois de plus, les outils et les usages. Le big data me semble pour l’instant désigner la capacité technologique à traiter de grandes masses d’informations. Nous parlons donc tout au plus de volumes de stockage et de traitement. Le contenu précis et les usages qui peuvent en être faits au sein d’une entreprise sont encore en grande partie à inventer !
      Et comme pour toutes les avancées technologiques, ce sont bien les applications que des personnes plus ou moins bien intentionnées en feront qui connoteront in fine ces pratiques…

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